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© Polly Nor

J’ai récemment appris que, comme les arbres, certaines personnes ne survivaient pas toujours à la montée de sève qui accompagne le printemps. La renaissance, le renouveau, le changement de climat et d’ambiance, tout est trop brutal et ajoute une pression supplémentaire qui pousse à culpabiliser dix fois plus si on est pas heureux. C’est pour ça que le taux de suicide est plus élevé au printemps qu’à l’approche des fêtes, comme on pourrait le croire, par déduction logique.

Chaque année, je ressens cette montée de sève, et chaque année, elle se fait avec douceur et chaleur, je la sens se propager petit à petit dans mes veines, au rythme des températures. Ça fluctue, ça accélère d’un coup, puis ça ralentit, le temps que je m’y habitue, jusqu’à ce que ça finisse par se stabiliser et que mon humeur en fasse de même. Cette année, c’est différent.

Cette année, je suis passée de l’état de coquille vide aux veines asséchées à un énorme cerisier en fleurs, le genre d’arbre qui donne l’impression d’en faire des caisses à chaque printemps pour qu’on s’émerveille devant ses couleurs et sa renaissance. Celui à qui on a presque envie de dire « eh, calme-toi, t’as quelques mois à tenir avec tes pompons aux branches, vas-y mollo ».

Cette année, la montée de sève a été violente, subite, comme une gifle. Cette année, j’ai été sortie de mon hibernation par la peau du cul en constatant que la vie suivait son cours sans moi, que je n’étais pas irremplaçable, que je n’étais pas indispensable, et qu’elle ne m’attendrait pas. Le monde n’était pas prêt à me conforter dans mon état végétatif, l’univers m’a envoyé un choc de 3000 volts en plein dans les tripes pour les dégeler, leur rappeler ce que ça fait de ressentir, de vivre, d’avoir peur d’autre chose que des fantômes tapis dans le noir.

Cette année, j’ai été secouée. J’aurais pu y perdre mes branches et mes bourgeons, mais au lieu de ça j’ai senti quelque chose se propager en moi à la vitesse de l’éclair, quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis ma dernière grosse rémission.

Depuis je ne passe plus une seule journée sans sortir de chez moi, sans parler à quelqu’un, sans faire des plans, caser des rendez-vous sociaux, préparer le terrain pour les projets professionnels à venir. Je fais du sport tous les jours, j’envoie des baisers à mon reflet dans le miroir en riant comme une idiote, je fais des pas de danse pour me déplacer d’une pièce à l’autre, je chante à tue-tête sous la douche et je me dandine en me savonnant, je canalise toute ma rage, ma colère, ma rancoeur et ma peine dans tout ce que je peux trouver de positif, et je me traite comme je mérite d’être traitée.

Cet état, ça faisait au moins quatre ans que je ne l’avais pas connu. Cette sérénité, qui n’est pas une mer calme pour autant et qui n’efface pas tout ce qui me fait du mal, je l’avais oubliée. Je comprends mieux ce qui se passe, qui je suis, ce que je veux, ce dont j’ai besoin, ce que je recherche, ce qui me fait du bien. Je comprends comment y accéder. Je comprends pourquoi, surtout. Pourquoi c’est important de faire tout ça, pourquoi je suis importante, pourquoi je compte, pourquoi je peux être aimée. Pourquoi je m’aime. Pourquoi je tiens à ma vie et pourquoi je m’y accroche, peu importe ce qui me tombe dessus.

J’avais oublié ce que ça faisait.

Je sens mon avenir pointer le bout de son nez, je sens ma valeur, je sens mon potentiel. Ça faisait si longtemps. Je ne veux plus laisser mes démons me freiner, je lâche les laisses et je les envoie gambader dans les champs, sans moi, je leur rends leur liberté. Qu’ils aillent abattre des arbres et agresser des chevaux, moi j’ai autre chose à foutre.

Je n’ai pas le secret, je n’ai pas de solution, je sais que je risque de me retrouver de nouveau asséchée dans les mois, les années à venir, et qu’une rechute n’est jamais bien loin. Mais j’ai moins peur parce que je viens de me souvenir qu’on peut effectivement s’en sortir. Je l’avais fait une fois, voici ma deuxième extraction, je pourrai l’affronter une troisième fois s’il le faut. Et ça me renforce. Je sais que ma plus grande faiblesse est aussi ma plus grande force, je sais ce que toute cette énergie vaut, ce qu’elle peut générer, je sais ce que ça fait de survivre à sa propre haine, à son propre dégout. Je sais ce que ça fait de décapiter son geôlier, même quand il porte mon visage.

Rien n’est facile et rien n’est indolore, mais les choses reprennent leur sens, l’envie reprend son sens, la suite redevient logique, les lendemains sont évidents. Le plus dur, c’est peut-être de se faire à l’idée que je n’ai plus d’excuse toute faite, que ce n’est plus qui je suis en majorité, que je n’ai plus cette identité sur laquelle se reposer et que je redeviens un visage parmi tant d’autres – parce que la dépression est confortable et qu’elle peut embrouiller l’ego en lui donnant une importance infondée et basée sur tout ce qu’il y a de plus négatif. Maintenant je suis juste au milieu des vivants et je vais devoir trouver autre chose à raconter – mais je suis sûre que je vais rapidement trouver un autre moyen de m’épancher et de triturer mon nombril en public, j’ai toujours été douée pour ça. Je ne peux plus m’appuyer sur ma détresse pour produire, ni pour excuser mon absence de production.

Et je récolte les fruits de mon deuil. Je découvre la vie sans le poids de ma Faucheuse domestique. J’ai toujours mal, je suis toujours éventrée, j’ai toujours mes tripes dans les mains, mais elles retrouvent leur chaleur et je n’ai plus l’impression de porter un tas de cendres. Je sens chacun de mes organes retrouver sa consistance, sa pulpe, sa force. Petit à petit, tout se regonfle à l’intérieur et je me dresse au-dessus de ma mue prête à conquérir ma vie.

Ma vie. Ma seule et unique vie, ma seule et unique chance. Je ne veux pas mourir comme mon père, le visage écrasé par l’échec et la solitude. Je veux mourir libre, et surtout pas tout de suite.