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© LA Johnson

J’suis pas prête j’suis pas prête j’suis pas prête j’suis pas prête.

J’ai un mini-moi qui tourne en rond à la vitesse de l’éclair en hurlant « j’suis pas prête j’suis pas prête j’suis pas prête » dans ma tête. D’apparence sereine, j’avance tranquillement, je souris, je vois des gens, mais à l’intérieur je suis une torche humaine.

J’suis pas prête.

La vie a repris son cours, les choses avancent, les propositions se font, mais j’suis pas prête putain. Parce que je ne serai jamais prête. J’ai toujours attendu le bon moment, le meilleur, celui qui fait sens, le vrai, le bon, qu’on sent et qui nous pousse à dire « Ça y est, c’est le moment, avant ça l’était pas mais maintenant c’est le moment, on peut y aller ». Ce moment qui n’existe pas, et qu’on attend en vain, qui nous immobilise parce qu’on s’est promis qu’il allait venir et que tout allait changer une fois qu’il serait là.

Et dehors, la foule avance. Les gens m’ont vue sortir de ma tanière et en profitent pour me jeter leurs envies, désirs et propositions à la gueule.

« On se voit pour parler de ça ? J’ai un truc à te proposer je peux t’appeler ? On se fait un apéro pour définir les grandes lignes ? Ok donc je préviens Jean-Bidule qu’on va se mettre là-dessus ensemble et on se cale un aprem pour bosser dessus ? »

Et moi je dis « oui, grave, trop, mais ouais, mortel, han trop bien, absolument, avec plaisir ! ». Et à l’intérieur, je hurle « j’suis pas prête j’suis pas prête j’suis pas prête j’suis pas prête ». Mon compte en banque, lui, se contente de poser un poing sur sa hanche et de me regarder par en-dessous en se raclant la gorge très fort en me rappelant que j’avais promis de m’occuper de lui.

Bah oui, mais j’suis pas prête. Pas prête à gagner de la thune, à voir mon nom associé à tout un tas de projets cool, à passer mes journées à trimer, réfléchir, créer, inventer, écrire, gratter, flipper, angoisser, me crisper. Pas prête à réussir. Je suis encore dans les limbes, sortie du purgatoire mais pas encore tout à fait tirée d’affaire. Le sort s’acharne et m’envoie chaque semaine une nouvelle épreuve pour vérifier que je tiens mes engagements, et je souris, je hausse les épaules et je dis « c’est la vie, c’est pas simple mais je tiens bon, ça va aller, rien n’est jamais parfait et puis bon, si tout ça arrive maintenant c’est que la suite sera plus calme ».

Mentalement, je me roule par terre et je hurle et je me planque sous mon lit et je ferme les yeux en espérant très fort que le monde entier aura disparu quand je les rouvrirai. Mais je garde cette apparence un peu trompeuse, celle de la meuf qui s’est relevée et qui sourit et qui danse la vie, chante la vie, qui ne parle que d’amour et de belles choses. Je ne mange plus, je ne dors plus, j’ai des cernes abyssales et parfois un tentacule en sort et faut que je surveille ça parce que mes démons cherchent des portes de sortie, mais je vais « bien ». Je vais, disons.

Je ne stagne plus, je vais.

Rien n’est simple. Une rémission ce n’est pas un changement qui s’opère du jour au lendemain, ce n’est pas parce qu’on a un pied dehors qu’on voit tout en rose et que plus rien ne fait mal, jamais. C’est un combat quotidien pour rester fonctionnel, opérationnel, stable et solide. C’est faire son maximum, tout le temps, sans arrêt. Pas de minimum, pas de petits efforts, pas de juste milieu, on est toujours en tension pour retenir tout ce qui menace de s’effondrer, le temps que le ciment prenne, le temps que ça tienne à peu près tout seul.

Ça prend du temps, et le temps passe trop lentement, puis trop vite, et on ne sait plus trop si on avance ou si on recule, à force d’avoir tourné dans tous les sens.

Sous la surface, je sens que pas mal de choses bouillonnent et je ne sais pas encore quelle forme elles prendront lorsqu’elles émergeront. Je sens que mes décisions ne sont jamais totalement définitives, je suis toujours sur le départ, sur le point de, prête à… jusqu’au jour où la situation se débloquera. Comme si j’avais explosé en plein vol, maintenant j’attends de voir où chaque morceau va atterrir et quelle influence cette nouvelle configuration aura pour la suite. Rien n’est figé, rien n’est gagné, rien n’est sûr.

Alors j’essaye de laisser le moins de temps de parole possible à cette petite boule d’angoisse qui hurle « j’suis pas prête j’suis pas prête j’suis pas prête j’suis pas prête » avec son bouquet de flammes au cul. J’essaye de l’ignorer, de voir si elle s’épuise toute seule. Mon vaisseau avance sans son pilote, le temps qu’on en trouve un mieux peut-être, ou que le mien retrouve la raison. Mais il avance. Je ne sais pas trop dans quelle direction, j’attrape les mains qui se tendent en attendant de voir où elle m’emmèneront, mais j’essaye de ne pas m’arrêter. De ne pas reculer. De ne pas me laisser tomber.

Parfois je me retiens du bout des doigts et c’est pas totalement indolore, mais ça tient. Et c’est le plus important – toujours garder un pied dehors, même si c’est du bout de l’orteil. Toujours garder un oeil sur le reste, l’autre, le meilleur, le différent, le vivant. Ne pas se barricader, ou trouver la force d’abattre ce qu’on a monté devant ses fenêtres pour apercevoir un bout de ciel, un visage humain, entendre une autre voix que la sienne.

Même si on est pas prêt – on ne sera jamais prêts à aller mieux, puisqu’on aura toujours peur de l’inconnu.