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Depuis la mort de mon père, j’ai lu un paquet de trucs sur le deuil. J’en ai parlé avec ma psy, ma mère, mes amis, des inconnus, mon ours en peluche, le néant et même mon père lui-même. Du coup, le deuil, je connais bien maintenant. Je connais toutes les étapes, même si je pense ne pas encore les avoir toutes traversées, et je sais ce que ça fait de se porter ça sur le dos au quotidien.

Je sais ce que ça fait d’avoir mal, d’être heureuse, puis de pleurer, puis de sourire, puis de culpabiliser, d’avoir envie d’en parler, puis plus jamais, puis à tout le monde, encore et encore, pour en extraire tout le pus. Je sais ce que c’est de lutter contre, puis d’appeler la douleur, avant de la rejeter encore, et de la regretter à nouveau.

J’ai tout bien retourné, tout analysé, tout décortiqué, et j’ai trouvé les 10 vraies étapes du deuil – les voici donc en exclusivité mondiale.

1. Ah bon ?

C’est arrivé, c’est là, devant toi, tu vois le corps sans vie, tu le touches et tu l’embrasses, les médecins qui te pressent l’épaule, les condoléances qui commencent à tomber – mais tu comprends pas tellement ce qui vient de se passer.

2. Bah non.

Du coup, ça veut dire que c’est pas vraiment arrivé. Ça veut dire que c’est qu’un rêve, une illusion, un malentendu. Ça peut pas être vraiment le corps sans vie de ton père qui git dans un frigo en attendant que tu t’en occupes, ça existe pas dans la vraie vie ça, on est pas dans un téléfilm du dimanche.

3. Ah, si !

Et pourtant, le cercueil est là. Tu l’as choisi, selon les dernières volontés du mort (du mort), et sous le bois, il y a sa dépouille. Tu as trente minutes pour lui dire au revoir, adieu, à jamais, je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai, et toutes ces merdes que tu ne pensais jamais avoir à dire un jour.

4. Mais noooon.

Mais ça peut pas être réel, ça peut pas être vrai. Si ça se trouve elle est vide, cette caisse en bois. Si ça se trouve il est pas dedans. Tu te retournes vers ta mère, vers ton frère, et tu vois dans leurs yeux qu’il y a bien un truc en plus dans cette pièce, un quatrième corps qui n’est pas tout à fait comme les autres.

5. Bah si, puisque je te le dis.

Alors tu chiales. Tu t’allonges sur le cercueil, t’as l’impression d’être dans un film. Tu t’étales dessus, tu caresses le bois, tu murmures tout ce que tu peux avant qu’il soit trop tard. Puis tu suis la boîte jusqu’au four et tu la vois s’engouffrer dans les flammes. Tu te marres parce que tu sais, au fond, qu’il aurait adoré assister à ce spectacle. Du coup tu savoures pour lui. Pour lui, qui n’est plus. Pour lui qui brûle, qui crame, qui tombe en poussière. Et tu vas attendre sagement que tout soit fini et que le mec ressorte avec la petite boîte pour aller répandre ses restes sur un carré de pelouse.

6. Mais si j’ai pas envie ?

Après tout ça, pas étonnant que t’en chies à accepter la réalité. D’ailleurs, t’en veux même pas de cette réalité. Alors tu dis non. Tu parles de lui au présent, tu sais qu’au fond il est encore là, pas loin, qu’il verra tes enfants, que vous vous réconcilierez et que tout ira bien, et que vous retournerez au Champo pour voir des vieux films, que vous irez vous promener sur « votre pont », faire le tour du Jardin des Plantes pour la millième fois, et que tu ne retourneras au Père Lachaise que pour le visiter, tenter de caresser les chats errants et nettoyer les tombes des gens, comme quand t’avais 6 ans, pendant qu’il prendra des photos et saluera Jim Morrison de loin.

7. J’ai jamais dit que t’avais le choix.

Mais la réalité s’impose à toi, parce que tu reçois cinquante courriers par jour auxquels tu dois joindre un certificat de décès et formuler l’annonce. Des entités sans visage te présentent leurs condoléances accompagnées d’une facture, d’un formulaire, de trucs que tu comprends pas parce que t’as déjà du mal à t’occuper de tes papiers à toi alors ceux de ton père, c’est même pas la peine. T’appelles ta mère, encore et encore, pour extraire encore un peu de pus. Tu comprends dans le regard, la voix, les mots des gens que c’est pour de vrai. Tu luttes, tu repousses, mais c’est là, ça pèse sur ton coeur, ta gorge et tes tripes, et tu peux rien faire pour l’éviter.

8. Ah bon, d’accord.

C’est fait. C’est entendu, vu, compris, d’accord, alors comme ça t’as plus de père. Tu es devenue cette personne qui aura le coeur serré à la fête des pères, pour son anniversaire, devant chaque film qui traite de relations enfant-père (soit 75 putain de % d’entre eux, c’est quoi votre souci à Hollywood sans déconner ?!). Chaque nouvelle personne que tu rencontres devra l’apprendre, d’une manière ou d’une autre, si on fait connaissance. « Et ton père, il fait quoi ? » Ben mon père, il est mort. Il va falloir s’habituer aux silences gênés, embrayer sur des blagues, changer de sujet ou expliquer aux curieux ce qui s’est passé – pour l’ancrer encore un peu plus dans cette réalité qui, décidément, ne te plait pas du tout. Mais c’est comme ça, c’est fait, il ne souffre plus maintenant, et il faut continuer à vivre.

9. Mais euh, pour toujours ?

Au bout de quelque temps, la peur revient. La douleur refait surface, les plaies se remettent à saigner, quand tu vois les jours avancer et son souvenir s’éloigner. Les vêtements que tu as gardé n’ont déjà plus son odeur, tu peines à te souvenir de vos derniers échanges, est-ce que tu as rêvé ce moment où est-ce qu’il est vraiment arrivé ? Tu t’imposes des retours en arrière, tu forces ton cerveau à revenir à ce moment où tu as regardé ton père reprendre son souffle pour la toute dernière fois, ce moment où tu as compris que c’était terminé, quand l’aide-soignant s’est avancé vers le lit en regardant sa montre et qu’il t’a dit « Ça y est, il est parti ».

10. Oui, pour toujours.

Et tu comprends que oui, ça y est, c’est terminé. Pour toujours. Tu ne le verras plus jamais, tu n’entendras plus sa voix, son rire, son raclement de gorge. Tu ne sentiras plus son odeur. Tu ne sentiras plus jamais ses bras broyer tendrement ton squelette de moineau. Il ne te dira plus jamais « Bonsoir Babeille, c’est Papou » avant de te souhaiter bonne nuit. Tout ce qu’il y avait de beau, de positif, de tendre, tout n’est plus qu’un vieux souvenir maintenant. Mais la souffrance reste, elle gonfle, puis se rétracte, sans cesse. Elle revient toujours quand on l’attend le moins et il faut la ravaler parce que bon, ça fait 8 mois maintenant, faut passer à autre chose, faut vivre, les gens en ont marre que tu leur rappelles sans arrêt que ton père est mort – ils commencent à le savoir. C’est pas sain de s’accrocher à sa douleur, tu sais, faut vivre, rire, danser, pour lui, pour l’honorer, chérir les bons souvenirs.

Mais toi t’as besoin d’en chier et tu sais pas comment l’expliquer. T’as besoin de te rouler dans ta douleur, de repenser à ce moment où tu l’as vu mourir, encore et encore et encore et encore, pour que ça devienne réel, pour que tu puisses enfin le comprendre et l’accepter. T’as besoin de te répéter, parfois à voix haute « Mon papa est mort, je le reverrai plus jamais », parce que sinon tu le croiras jamais. Sinon tu passeras jamais à autre chose.

Alors au risque de saouler tout le monde, tu continues à vider ce qui t’encombre les bronches. Tu choisis ton public pour éviter de mettre les gens mal à l’aise, mais tu vides, tu expies, tu purges, jusqu’à ce que ça ne soit plus qu’un fait, une anecdote. Une information sur ta vie. Un détail. Jusqu’à ce que ça ne fasse presque plus mal, que ce soit devenu normal et que ça fusionne complètement avec ton identité.

Pour toujours.