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© Hope Gangloff

Depuis que j’ai commencé à prendre mes antidépresseurs, je me sens plus légère. C’était la promesse faite par mon médecin, celle de pouvoir sortir la tête hors de l’eau, de retrouver l’envie d’avoir envie, l’énergie de vivre.

Depuis que j’ai commencé mon traitement, je me réveille plus facilement. Je me lève quelques minutes après avoir ouvert les yeux, je me fais un café, que je retourne parfois boire au lit. Ensuite, je m’active. Je mets de la musique, je me promène dans mon appartement en dansant un peu et en chantonnant et je ramasse des trucs que je remets à leur place. Je fais la vaisselle, je lance une lessive, je fais un câlin à mon chat, je me regarde dans le miroir et je ne me déteste presque pas.

Je me sens comme une princesse Disney, qui se lève en chanson et se fait habiller par des petits oiseaux colorés – sauf que je me réveille toujours avec le front gras et un gros chat qui me montre son cul.

Tout n’est pas rose, mais presque plus rien n’est noir. Je vois d’autres couleurs, d’autres nuances, je redécouvre des plaisirs simples. Je ne culpabilise plus autant, ma thérapie aide beaucoup. Chaque semaine, ma psy corrige ma vision des choses en me rappelant que rien n’est aussi grave que ça en a l’air, que je ne suis pas obligée de fonctionner comme « tout le monde », puisque tout le monde n’y arrive pas non plus. Qu’il ne faut pas que je tombe dans la dictature du bien-vivre, et que je n’ai pas besoin de m’accabler de culpabilité parce que je ne me lève pas à 6h du matin tous les jours pour faire du yoga et me mettre à écrire non-stop jusqu’à 18h avant de me faire un repas 100% équilibré et d’aller me coucher à heure fixe en lisant trois chapitres d’un essai politique. Que, vu que je n’ai aucune obligation d’horaire, je peux me lever à l’heure que je veux et faire des sieste si je veux, du moment que le temps que je passe éveillée reste productif et satisfaisant, à mon échelle.

Avant, je devais enclencher chaque action de ma journée. Je devais me préparer physiquement et psychologiquement à affronter chaque tâche – me lever, me laver, faire mes corvées, parfois sortir de chez moi (le pire du pire), gérer ma paperasse et mes devoirs administratifs. Chaque étape devait être précédée de quelques minutes (souvent plus proche d’une ou deux heures, parfois même plusieurs jours) de préparation. Souvent, je faisais une sieste de trois heures avant de m’y mettre, pour me « donner de l’énergie » (ce qui revenait à ne rien branler, mal dormir parce que je culpabilisais, et tout remettre au lendemain).

Aujourd’hui, grâce à mon traitement, je n’ai besoin d’enclencher que la première étape. Déjà, ça prend beaucoup moins de temps qu’avant, et une fois que c’est fait, le reste suit tout seul. Puisque j’ai fait la vaisselle, autant lancer une lessive, et du coup ça me coûterait rien de passer l’aspirateur et je vais en profiter pour descendre les poubelles puisque je dois récupérer mon courrier et puisque je suis dans la cour de mon immeuble, j’ai qu’à sortir pour aller faire deux-trois courses tiens. Et comme il est tôt, je vais appeler un pote pour voir s’il veut aller au ciné, et en sortant je vais rejoindre les copains pour l’apéro, vu que je suis déjà dehors.

Toutes mes journées ne suivent pas ce modèle, mais maintenant, quand ce n’est pas le cas, je ne culpabilise presque plus. Ma psy m’a dit que je faisais partie des gens qui ont un processus créatif interne, qui semble plus lent vu de l’extérieur, mais qui n’est pas improductif pour autant. On a parlé de gestation longue. Je rumine tout dans ma tête, ça remue, ça se mélange, ça se transforme, je lis, regarde et écoute des choses qui viennent nourrir tout ce bordel et au final, ça finit par couler sur mon clavier et je tape souvent juste du premier coup. Parfois moins, mais je ne me décourage plus.

J’apprends enfin à comprendre qui je suis vraiment, et qui je veux vraiment être. Je me défais de toutes mes influences, mes rêves d’enfant, d’ado, ce que j’ai lu dans la presse, vu dans les films, ce que je vois sur les réseaux sociaux et les blogs, et je fais le tri. Est-ce que cette vision de la vie me plaît ? Oui. Est-ce qu’il est réaliste, sain, et raisonnable de l’adapter à la mienne ? Selon la réponse, je trie, j’engrange, je nourris, je coupe dans le tas, et je défriche un peu tout ce bordel pour découvrir ma vraie silhouette. Découvrir enfin ce qui compose réellement qui je suis et ce vers quoi je tends. C’est normal que ça prenne autant de temps, je n’ai pas l’impression d’être en retard – j’ai parfois même l’impression d’avoir de l’avance, et c’est pas désagréable.

Tout est plus calme, plus serein, même les moments les plus nuls. Les choses arrivent ou n’arrivent pas, et je compose avec. Parfois ça fonctionne, parfois pas, l’important c’est que j’essaye, que je reste honnête vis-à-vis de moi, mes envies, mes besoins et mes désirs. Le reste suivra ou ne suivra pas, mais ça, c’est la vie. Être heureux, être serein, c’est un travail quotidien, un travail qui dure jusqu’au dernier souffle. Ce n’est pas un objectif final immuable qui ne s’échappe plus jamais une fois qu’on l’a touché du doigt. Ça se provoque, ça s’apprivoise, et plus on avance, plus on trouve de clés et d’outils pour y accéder plus rapidement quand une spirale nous aspire.

Aujourd’hui je fais ce que je veux, quand je veux, sans culpabiliser ou me soucier de ce qu’on en dira, mais je fais aussi ce que je dois faire (à peu près) quand je dois le faire. Et ça change tout.

J’avais terriblement besoin de cette béquille, elle m’a ouvert les yeux, allégé l’esprit et le coeur, et je me sens paisiblement invincible.