41ec1ea2cc7251e90f1b7cf4a63ed70a.jpg

Quand je me promène sur les grands internets, il m’arrive très régulièrement de m’interdire la visite de certains recoins, de certains sites, de certains blogs spécialisés parce que je ne m’y sens pas légitime.

Ça inclut notamment les blogs lifestyle, qui parlent de voyages, de décoration intérieure, de mode, de DIY, de cuisine, et de tout un tas de trucs qui ne font, pour l’instant, pas partie de mon quotidien. Je m’interdis de les visiter parce que j’ai peur d’en ressortir frustrée. Parce qu’en lisant tout ça, tout ce que je me dis c’est “c’est pas ma vie, ça ne sera jamais ma vie, ça sert à rien de baver sur des trucs que j’obtiendrai jamais”.

Parce qu’aujourd’hui, à 87 ans, je sais bien qu’il est trop tard et que je ne connaîtrai effectivement jamais ces ch… hein ? Ah. Ah bah oui tiens, j’en ai 29, pas 87, haha, ça alors, j’aurais jamais cru.

Peut-être que ces choses ne feront effectivement jamais partie de ma vie. Peut-être que je n’aurai jamais à me préoccuper de savoir comment décorer un grand loft parisien, comment planifier un menu 100% vegan sur une semaine, comment changer mes vieux t-shirts de groupes en débardeur ultra sexy en trois étapes faciles ou quels coins je dois a-bso-lu-ment visiter aux Maldives. J’en sais rien, et il est fort probable que ma vie ne ressemble jamais à ça.

Mais.

Qu’est-ce qui m’interdit 1) de m’intéresser à ce que ça donne quand on a effectivement ce genre de choses à gérer dans son quotidien et 2) de me projeter et me dire que, ouais, peut-être que ça me sera utile un jour et que ma vie se rapprochera plus de ce genre de schéma que de celui dans lequel je baigne actuellement (qui est loin, mais alors si loiiiin de tout ça).

Le truc, c’est de réussir à éviter la frustration. De ne pas tomber dans la comparaison et dans le piège du “cette représentation de la réussite est la seule qui ait une valeur dans ce monde et si ma vie ne ressemble pas à ça, ça signifie forcément que je suis en position d’échec et que j’ai moins de valeur que ces gens là”. D’abord parce que c’est complètement débile, mais surtout parce qu’on perd vite la notion de “norme” quand on a le nez collé à ces vitrine virtuelles. On oublie deux éléments importants :

  1. Ce n’est qu’une toute petite représentation du monde et de ceux qui l’habitent, et celles et ceux qui mènent ce genre d’existence représentent un pourcentage ridicule de la population mondiale. Ils ne représentent ni une norme, ni une majorité.
  2. Ce ne sont que des représentations. Ce qui est exposé sur un site, un blog, un compte Instagram, est soigneusement choisi et mis en scène. Je ne dis pas que c’est rien que de la triche et de l’hypocrisie, hein, ça représente effectivement un aspect de la vie de cette personne et ça colle complètement à leur réalité. Mais c’est une partie de leur réalité quotidienne (voire mensuelle ou annuelle), pas la totalité de leur personnalité, qui est exposée.

Du coup, il devient vachement facile de passer à l’admiration lointaine et pleine de soupirs rêveurs à la frustration énervée qui mène à la critique acerbe et parfois facilement méchante et vicieuse. Parce qu’après tout, pour qui ils et elles se prennent, tous-tes ? Qui les a désigné-e-s grand-e-s prophètes et faiseurs-ses de tendances ? Qui a décidé qu’ils ou elles représentaient la réussite, et pas moi ?

Finalement, c’est comme regarder des films, lire des bouquins ou même mater du porno. On se projette, on fantasme, on rêve, on s’imagine à la place des autres. La limite entre le fantasme et la réalité est floutée parce qu’on sait qu’il s’agit de vraies personnes, de vraies vies, de vécu plus ou moins authentique. Et autant devant un film on peut se dire « Ah oui, c’est chouette, mais c’est que de la fiction, c’est une réalité enjolivée ou ça relève de la science-fiction », autant là, ça pourrait être notre voisin-e, notre cousin-e, ou même nous. C’est très proche et à la fois très lointain. Et ça fout parfois les boules de voir que la personne d’à côté possède toutes ces choses que nous n’avons pas (et que nous n’aurons probablement jamais, d’ailleurs).

Mais on ne devrait pas s’empêcher de rêver, de faire du lèche-vitrines, de se projeter dans d’autres quotidiens. À moins que la souffrance soit intolérable et que ça devienne un frein plutôt qu’un moteur, et à ce moment là mieux vaut effectivement fermer ses onglets et se concentrer sur sa vie et sa réalité. Si la souffrance est plus tolérable, si la frustration est gérable, on peut alors se servir de ces fenêtres sur des vies plus roses comme d’un combustible pour se projeter en avant et construire sa propre vie Instagramable et enviable (même si vous la gardez pour vous hein).

Ou au moins, on peut faire la paix avec l’idée qu’on ne pourra jamais vivre dix vies différentes et qu’on ne pourra jamais expérimenter tout ce que les autres expérimentent, parce que notre vie sera toujours différente de celles des autres – l’important c’est qu’elle soit majoritairement remplie d’expériences qui nous nourrissent et nous rendent heureux-ses.

Et si ça peut faire un bon cliché Instagram, ce n’est qu’un bonus.