Le complexe du prolo

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Partout où je vais, j’ai l’impression d’être la Cosette de l’assemblée.

J’ai toujours l’impression de représenter ce cliché de l’enfant pauvre en guenilles, la tête pleine de poux, le visage recouvert de taches non-identifiées et dont se dégage une odeur organique putride et foncièrement gênante.

Bien sûr que ça n’est pas le cas. Bien sûr que j’ai une chance immense d’avoir un toit au-dessus de la tête, presque assez pour payer toute mes factures chaque mois, que j’ai des vêtements propres et neufs, que je me lave tous les jours avec des gels douche aux parfums qui n’existent pas dans la nature. Je suis une énorme consommatrice, avide d’objets et de nouveautés, de tout ce qui pourrait m’aider à, justement, prouver que je ne suis pas cette enfant des rues qui fait tache partout où elle passe.

Pourtant, je n’arrive pas à m’en défaire.

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Je n’ai pas grandi dans la misère. Ma mère n’avait pas beaucoup d’argent quand j’étais petite mais s’est toujours arrangée pour que je le ressente le moins possible – j’avais ma propre chambre, mes jouets, des vêtements DPAM et Tout Compte Fait quand son compte en banque lui permettait de craquer son slip, et il y avait toujours à manger sur la table. Sans compter les multiples activités extra-scolaires et les colonies de vacances auxquelles j’avais droit. Non, c’est sûr, mon enfance est très loin d’inspirer la pitié.

Le problème, ce n’est pas moi. Le problème, comme toujours, c’est les autres.

C’est quand on a des éléments auxquels se comparer qui distancent de très loin le point où on se trouve. C’est quand on constate qu’à côté de notre petit deux pièces (une chambre pour moi, le canapé lit du salon pour ma mère) fait pâle figure à côté des immenses quatre pièces avec moulures au plafond des copines. Qu’on comprend que les chaussures qu’on porte et qu’on croyait à la mode ne sont que de pâles copies des originales portées par Allison et Jessica, dont l’argent de poche hebdomadaire suffirait à racheter ma tenue toute entière.

C’est aussi quand on réalise que nos centres d’intérêt n’ont que très peu d’éléments communs avec ceux des autres. Parce que moi, j’aimais la bagarre, l’aventure, les cascades, me rouler par terre, parler de sorcellerie et de loups-garous, jouer à me faire peur, invoquer les esprits, jouer pendant des heures sans jamais m’arrêter. Et que si toutes ces choses étaient pardonnable à neuf ans, elles l’étaient vachement moins à treize – et pourtant, elles étaient toujours là.

Sauf que je n’avais pas de filtre. Je ne savais pas ce qu’il fallait dissimuler. Alors je montrais tout ce que j’étais à tout le monde, sans jamais me cacher de rien, sans jamais ressentir de honte face à mon identité, mon quotidien, et à ce qui m’apportait du plaisir. C’est en partie ce qui a causé ma perte, au collège, et qui m’a valu de me faire tabasser de la sixième à la troisième, cette absence de filtre. Je ne comprenais pas l’intérêt de me forcer à être autre chose. Au collège, je me contrefoutais de la mode et des cosmétiques et des poils sur mes jambes (aujourd’hui c’est une autre histoire) – sauf que dans mon collège, tu n’avais pas le droit de prendre tout ça à la légère.

Du coup, avec mes pulls tricotés qui m’arrivaient aux genoux, mes pantalons trop courts et mes lacets toujours défaits, j’avais forcément l’air d’être le Gollum de la bande partout où j’allais – et on me le faisait bien sentir. D’ailleurs, l’un des jeux préférés des garçons de la bande était de m’attraper pour me jeter dans une poubelle (je faisais 40 kilos toute mouillée, c’était facile). Et moi je riais parce que je savais que c’était le seul moyen pour nous de passer un moment à rire ensemble, et si je riais alors ça faisait moins de moi une victime et plus une joyeuse participante aux gags de la bande. (c’est totalement faux hein, mettons-nous d’accord tout de suite, quand on s’amuse régulièrement à te jeter à la poubelle c’est pas par amitié).

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Et si on ajoute à ça le racisme latent que je me prenais dans la gueule à longueur de journée, on obtient une adulte pétrie de complexes qui a toujours peur qu’on ramène ses manquements à son identité de maghrébine-sans-le-sou.

Résultat, aujourd’hui, partout où je vais, je porte tout ça avec moi. Je suis persuadée qu’on me voit encore comme la petite enfant sauvage que j’étais, celle à qui on fait goûter les plaisirs que seul l’argent peut offrir par pitié, parce que la pauvre, elle ne connait pas ça, comme sa vie doit être dure… Le regard des autres me pétrifie. Je suis toujours la plus moche, la plus pauvre, la plus mal habillée. J’ai vingt-huit ans, et j’ai peur qu’on me juge. Qu’on me prenne comme exemple pour se rassurer sur sa propre existence, sur son physique, sa classe socio-professionnelle.

Et tout ça ne tient qu’à moi, en réalité. Si on peut justifier ce qui s’est passé dans mon enfance par l’action d’autres enfants qui ne savaient même pas eux-mêmes de quoi ils se sont rendus responsables, ce qui se passe aujourd’hui ne tient qu’à moi. Je suis seule responsable de l’image que je renvoie et de celle que je pense renvoyer. J’ai longtemps essayé de coller à l’idéal que je m’étais construit, cette femme qui ne se démarquerait plus nulle part, si ce n’est par sa réussite, parce que j’étais persuadée que c’était ce qu’on voulait de moi. Que si j’atteignais ce but, je ne me sentirais plus à côté de la plaque nulle part.

Et pourtant, aujourd’hui encore, mes angoisses débordent sur les genoux de tous ceux qui font l’erreur de me conduire sur le mauvais terrain, sans le savoir. Je me compare sans arrêt, je me dévalorise à longueur de temps, je minimise tout ce que je considère comme une réussite parce qu’à côté de celles des autres, je suis certaine que ça n’inspire que la pitié. Comme si j’avais construit une cabane en brindilles, convaincue de construire un château, et que le reste du monde me toisait du haut de leur donjon.

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Il n’y a rien de plus nocif que la comparaison. C’est un frein, un énorme sabot qui empêche d’avancer, parce qu’on ne se concentre plus sur son propre plaisir et ses buts mais sur ceux qu’on pense devoir atteindre pour coller aux attentes des autres. Mais la réalité, c’est que personne n’a d’attentes en ce qui me concerne – les seules personnes qui peuvent en avoir sont celles qui sont très proches de moi et qui espèrent simplement que j’arrive à trouver mon bonheur là où je vais, même si c’est avec un tas de brindilles.

Et c’est là-dessus que je m’efforce de me concentrer, mais je suis encore loin du but. Tant que je n’aurais pas enterré ce complexe de prolo-bougnoule qu’on m’a collé sur le dos dans mon enfance, je ne pourrai pas atteindre ma vitesse maximum, je ne pourrai qu’avancer dans la douleur, en forçant. Et c’est épuisant, personne ne peut avancer librement avec toutes ces chaînes aux pieds, c’est totalement contre-productif.

Il ne reste plus qu’à trouver le moyen de me libérer de tout ça une bonne fois pour toutes pour tracer ma route selon mes envies, mes principes et mes inclinaisons, en cessant de croire que tous mes amis vont me fuir, me juger et se moquer de moi dans mon dos (parce que, soyons honnêtes, je ne suis pas le centre de l’univers et les gens ont quand même autre chose à foutre de leur vie, putain).

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16 réflexions sur “Le complexe du prolo

    • Malgré le fait que ce soit sur d’autres complexes que les tiens (chacun-e ses démons), ton texte de parle beaucoup, beaucoup. Toujours ces comparaisons, sans cesse présentes, inconscientes souvent, qui ressortent parfois, comme ça, sans savoir pourquoi. J’ai 29 ans et je cherche toujours à me justifier, auprès des autres mais surtout de moi. Mais de quoi ?
      Pas assez bien ? Pas assez quoi ?
      C’est dur de s’en défaire, hein?
      Mais on se bat

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  1. <333 Tout le monde a ses petits démons qui si on ne s'en occupe pas deviendront des monstres. Mais tu t'en occupe très bien, parfois il faut juste un peu de temps au cerveau pour assimiler ce que le coeur sait déjà! Les gens changent et évoluent à chacun leur rythme ! Big Bisous Belle Brune (c'est ce que j'aurai écris dans ton agenda)

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  2. J’étais justement en train d’essayer de me donner de bons conseils pour arrêter de me dire « si j’écris, qui est-ce qui me lira ? » et puis j’ai lu ton texte et mes angoisses se sont envolées. Elles reviendront sûrement, alors je reviendrai ici, lire ces mots. A force elles disparaîtront et j’aurais appris par coeur ton texte.

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  3. C’est la premiere fois que je laisse un commentaire (alors que ca fait un moment que je te suis #stalker ^^), et je me retrouve beeeauucoup dans ton texte!
    J’avais fait y a pas longtemps une bd sur mon blog que j’avais intitulé « l’enfant à charge » ou je parle du fait d’être « la pauvre » de mon groupe dz potes, et ton article me rappelle que mm aujourd’hui à 27ans, j’ai encore du mal à ne pas me comparer à mon entourage au quotidien, ou à arreter de me déprécier (jsuis pas assez belle/riche/mince/bien dans ma vie blablabla…). C’est pas facile mais c’est important! 🙂
    Du Love & des chats ♡♡♡

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  4. Wah… Pareil, ça fait un bail que je te suis mais premier commentaire, parce que bim le texte dans ma tronche ^^

    Tu viens d’éclairer un truc vachement fort : l’absence de filtre. Parce que je suis pas prolo, je suis caucasienne, mais bondieudbordeldemerde, l’absence de filtre quoi, qu’est-ce que j’ai pu en baver ! Et grâce à toi, j’ai compris un truc énorme ce soir, j’ai mis des mots sur des années de harcèlement au collège et au lycée : merci 🙂

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  5. Ton article me donne envie d’écrire sur le collège, mais tellement ! Cependant j’ai déjà mille choses sur le feu, et je finis un projet sur dix (faites les comptes, c’est pas jobard). Peut-être un petit marcher-parler tiens ! Ca s’y prêterait bien. Par extension à la notion de comparaison, ton article m’a rappelé combien j’étais mu par un impératif d’appartenir au groupe (peu importe lequel) au collège. Je n’en avais pas envie, mais il le fallait, pour se définir par rapport à une norme et à une échelle de la coolitude. Tu n’existes que par le groupe, y compris (voire surtout) si tu te situes en dehors. Et vouloir appartenir à un groupe m’a fait devenir ceux que je haïssais, sans même m’en apercevoir. C’est un peu un microcosme de prison dans lequel agir seul et faire sa petite vie n’est pas possible : tu dois te positionner et appartenir à un gang, ne serait-ce que pour ta survie (je vis dans le cliché cinématographique permanent). Le collège cette machine à broyer. Allez j’arrête je suis en train de t’écrire mon marcher-parler là, c’est contre-productif !

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  6. Chère Jack,
    Je ne sais pas si tu as été ou si tu es suivie par un psy. Moi qui le suis, je me permet de te conseiller l’ E.M.D.R. C’est une technique qui permet – entre autre – de se « désensibiliser émotionnellement  » de certains souvenirs mais aussi de faire le lien entre notre comportement actuel et ces traumatismes passés. (Plus d’info ici : http://www.psychologies.com/Therapies/Toutes-les-therapies/Therapies-breves/Articles-et-Dossiers/EMDR-le-vrai-mode-d-emploi et là http://www.emdr-france.org/ ) . Avec cette technique, mes souvenirs de harcèlement au collège me sont revenus, j’ai pu travailler dessus et ça a changé mon comportement actuel. Peut-être que ça te conviendrait aussi.
    Merci pour cet article

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  7. Arrêter de se comparer systématiquement aux autres, et arriver à apprécier notre personne et nos accomplissements à leur juste valeur sont trois choses tellement difficiles ! Je n’ai pas de recette miracle à ce sujet car je suis également embarquée dans cette spirale dont je peine encore certains jours à me sortir, mais dans ces moments de doute, de remise en question et de dépréciation, j’essaie toujours de garder dans un coin de mon esprit que je ne suis pas arrivée où j’en suis par hasard, que j’ai travaillé et me suis investie pour obtenir ce résultat, et que je dois rester confiante : les personnes qui m’aiment ne m’abandonneront pas. Ce que tu arrives à faire Jack est tout bonnement génial. Tu es une personne forte, intelligente, créative et empathique, et il est plus que probable que si moi, l’inconnue du web,le remarque, les personnes qui t’entourent et qui t’aiment en ont pleinement conscience. Tu es super et tu es une warrior, ne perds pas ça de vue !

    Des bisous !

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  8. Olala c’est douloureux mais en même temps cela fait du bien à lire !
    Pareil pour moi (sans le côté « origines », bien qu’ayant débarqué avec mon accent du sud dans l’est de la France il y a quand même eu un petit malin pour me traiter de « bougnoule »). Toujours eu l’impression d’être en décalage, pas assez middle class, des fausses converses de la halle aux chaussures, des moqueries, on m’a traitée de sorcière aussi… mais quand même pas jetée dans la poubelle 😮 #lesenfantssontmerveilleux… mais pour autant à l’age « adulte » je n’ai pas développé ce complexe d’infériorité. Au contraire je suis fière d’avoir accompli mon petit bonhomme de parcours, de m’être bien galérée financièrement en tant qu’étudiante et avoir trouvé des jobs que je trouvais classes (et arrêter de bosser par choix). Plus futilement, aujourd’hui je m’en fiche de porter tout le temps les mêmes fringues, de ne pas posséder grand chose. J’ai réussi à me détacher de tout ça et de regarder ce passé avec distance.
    J’espère que tu arriveras à te détacher de cela et comme le dis le commentaire précédent : tu es une warrior !

    Rory (qui te suis depuis ton époque mademoizelle mais ne s’était jamais déclarée hihi)
    Bisous de l’internet !

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  9. Je sais qu’il faut éviter mais je prendrais bien cette petite fille dans mes bras pour la consoler et lui dire qu’elle existe et qu’elle a le droit d’être hors norme et fantastique et unique.
    Pour ma part, j’étais sensible au fait de m’intégrer (moi j’étais la grosse mal fringuée) mais très vite je me lassais des petites querelles intestines et je dérivais de groupe en groupe en me tenant éloignée des « pom-pom girls » d’opérette. Résultat, j’étais souvent seule mais tolérée. Incompréhensible.
    Des bisous 💋💕

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  10. C’est très bien analysé…
    Pour l’avoir vécu aussi (et parfois aussi aujourd’hui), je le ressens plutôt comme un complexe de l’imposteur.
    L’impression que les autres ont des compétences que je n’ai pas : compétences sociales, compétences pour « être une femme », compétences pour exister en tant qu’être humain tout simplement…
    Avec le temps, j’aime bien cette idée énoncée par Josef Schovanec, que les gens qui ne le sont pas gagneraient à être davantage autistes : autrement dit, qu’il y a quelque chose d’intéressant dans le fait de ne pas savoir naviguer dans les conventions sociales, les règles de politesse, les normes non-écrites. Un changement de point de vue qui permet de les remettre en question – et de commencer à se moquer des gens qui les utilisent pour juger leurs semblables.

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  11. Je suis tombée sur ton article au détour d’une insomnie.
    J’ai pas les mots…
    Je me contente donc d’un énorme merci d’avoir eu les mots.
    Une prolo asiat

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