Le jour où j’ai tué mon père

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Mon père est mort.

Techniquement, c’est le cancer qui l’a tué. C’est ce qui a mis fin à sa vie organique et civique, ce qui l’a effacé des fichiers administratifs, ce qui l’a propulsé vers un point final au crématorium du Père Lachaise le 27 décembre 2015.

Mais il était mort avant ça – parce que je l’avais déjà tué.

Je l’ai tué quand j’ai commencé à dévier de la trajectoire qu’il avait prévue bien avant que je vienne au monde. Quand j’ai commencé à manifester quelques ressemblances avec l’autre personne responsable de mon existence en ce bas monde, celle qu’il avait lui-même tuée à maintes reprises, dans des duels qui se sont tenus au fond d’une bouteille. Quand j’ai quitté les études, consacré une partie de ma vie à un cinéma bâtard, que je me suis roulée dans la culture populaire étazunienne et qu’il a vu grandir l’amour que je portais aux choses qu’il méprisait.

Je l’ai tué quand j’ai fondu en larmes devant un tableau de Van Gogh au Musée d’Orsay parce que je ne parvenais pas à comprendre ce qu’il avait d’intéressant, que ça ne me touchait pas, et que j’ai senti sa fierté se dégonfler comme un vieux ballon face à mon imperméabilité.

J’ai piétiné sa dépouille quand j’ai cessé d’ar-ti-cu-ler, de bouder l’argot et les jurons, et de mettre mes cheveux en arrière. Quand j’ai remplacé mes heures de lectures par des marathons de séries télé. Quand il a compris que je n’aimerais probablement jamais le jazz (sans  comprendre qu’il m’en avait dégoûtée à force de m’enfoncer ses airs préférés dans les tympans, comme on gaverait une oie).

J’ai craché sur son cadavre quand j’ai pris la décision de lui tourner le dos et de le laisser finir ses jours seul, pour éviter qu’il m’emporte avec lui.

Aujourd’hui, il n’est plus là pour se battre. Je ne peux plus lui hurler dessus, je ne peux pas lui reprocher ces années passées sans lui, tenter de lui faire comprendre que le responsable, c’était lui. J’ai peut-être fermé la porte, mais c’est lui qui m’a foutue sur le palier.

Depuis sa mort physique, je suis pétrifiée à l’idée qu’il soit parti en pensant que je ne l’aimais pas. Ça me déchire de l’intérieur. Je l’ai accompagné, je lui ai répété à quel point je l’aimais pendant des heures en attendant qu’il lâche son dernier souffle, en espérant qu’il puisse m’entendre et emporter tout mon amour avec lui – mais je n’en ai jamais eu la garantie. Depuis, je réprime. J’essaye de ne pas y penser, pour ne pas rouvrir l’immense gouffre denté qui s’est créé dans mes tripes depuis que je l’ai vu expirer pour la dernière fois.

Ne me restent que ses journaux et ses textes, saupoudrés des mêmes refrains qui reviennent comme des rengaines bissextiles qui transpirent la déception et une profonde tristesse à laquelle il n’a jamais eu le courage de remédier. Cette grande tête de mule qui pleurait ma perte depuis des années dans son coin n’a jamais eu le courage de revenir me chercher, de tenter de comprendre, parce qu’il savait sûrement, au fond, qu’il n’aurait pas supporté ce que j’avais à lui dire. C’était plus facile de m’en vouloir, et c’est le seul cadeau que j’ai pu lui faire – il est mort droit dans ses bottes, persuadé d’être l’innocente victime de mon cruel patricide.

Trois fois trois cent soixante-cinq jours, un petit millier, partis en fumée pour satisfaire une conviction, qu’il a pris soin de me remettre entre les mains avant de s’envoler, s’assurant que je sois bien la seule à la porter après son départ.

Après tout, je le mérite, c’est moi qui l’ai tué – c’était le seul moyen de me faire éclore et de ne plus vivre morcelée et écartelée, mais je porterai ce poids toute ma vie.

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11 réflexions sur “Le jour où j’ai tué mon père

  1. En plein coeur. Texte difficile à lire et qui me touche plus que je ne saurais le dire étant en rupture familiale depuis presque quatre ans maintenant. Je compatie, le deuil révèle parfois des émotions enfouies. En parler permet de dénouer les fils de la pelote. En tout cas, je te le souhaite très sincèrement.
    Des bisous 💋💕
    P.S: Iago t’envoie un câlin poilu qui pue la croquette 🐾

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  2. Ça fait des jours que je devrais faire comme toi. Écrire la colère, hurler la déception, gueuler l injustice. Hier, j en ai encore eu la preuve de son manque de courage pour moi. Ca fait 20 ans qu’il Est mort le mien. Et bein putain, Y en a encore sous le tapis de la hargne… ♡ un jour, je m exprimerai
    Comme toi …

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  3. Je sais que tu es têtue, autant que moi. Je sais que tu te hais toi même, autant que moi. Je sais qu’on ne se connait pas, mais depuis les quelques temps où je suis ton histoire, je sais qu’on est pareilles de pleins de façons.

    Alors je vais te dire, même si ta tete de mule n’en aura probablement rien à faire : tu n’as tué personne.

    J’ai grandi avec un père que je croyais parfait, autant que l’on puisse l’être. Puis j’ai quitté aussi tôt que possible la maison familiale parce que j’étouffais, sans vraiment savoir pourquoi. Et puis je suis devenue adulte, autant qu’on puisse l’être, et j’ai réalisé que l’homme parfait qui m’avait faite n’était qu’un monceau d’illusions, de défauts, de mensonges, voire de folie. Toute l’image totalement idéalisée que je m’étais faite de lui, tout ce que j’avais cru savoir sur la personne que j’aimais probablement le plus au monde s’est transformé en un être immonde. Aujourd’hui je ne me sens même plus capable de tenir une conversation avec lui sans que ça parte en engueulade. Non pas que ça n’ait jamais été inhabituel, mais cette fois, j’ai peur que ce soit définitif, que j’explose toute ma déception et ma rage à sa gueule et que je jure de ne plus jamais le revoir en claquant la porte derrière moi. Est-ce qu’il le mériterait? Peut-être. Est-ce que j’en serait soulagée? J’en sais rien, mais ce dont je suis sûre c’est que je n’ai pas à me sentir coupable le moins du monde pour ce qu’il est, pour ne plus me laisser berner par ma vision d’enfant totalement gaga de son père, pour avoir peu à peu vu tomber les masques de l’être méprisable qu’il est. L’a t-il toujours été? Ou est-ce venu avec le temps? Peut-être un peu des deux même si je soupçonne plutôt la première solution.

    Tout ça pour dire? Que si demain je lui tournais le dos et qu’il mourrait après-demain, je n’aurais pas à m’en vouloir d’être partie.

    Imagine si tu regardais ta vie d’un oeil étranger, qu’est-ce que tu te dirais?

    J’espère que tu te rendras compte que la réponse est la même que moi. Parce qu’on a pas à souffrir du mal que nous ont fait nos propres pères. Parce que dire merde était totalement légitime et que c’était ce qu’il y avait de plus sain à faire pour soi, pour toi. Parce que tu es quelqu’un de bien parce que toi tu en avais quelque chose à faire de son bonheur. Alors maintenant Jack, tu peux penser au tien.

    Et si vraiment, vraiment tu as du mal, dis toi qu’au fond, c’est ce qu’il aurait voulu.

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    • Je ne sais pas ce que pense Jack de ton message, mais moi il m’a fait du bien, parce que je n’ai pas des relations faciles avec mon père, et que (très) souvent je m’en veux d’être aussi dure avec lui, de ne pas être la personne qu’il voudrait que je sois, etc., et du coup lire ton message, surtout après le post, qui m’a un peu trop fait penser à ma propre situation, m’a fait un bien fou et m’a rappelé qu’il y a des raisons à mon comportement, et qu’au fond je sais que mon père les connaît aussi, et qu’il ne m’en veut probablement pas autant que je le pense

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      • J’ai mis du temps à me rendre compte de tout ça, et alors que je n’ai toujours pas à 100% digéré la révélation de la véritable personnalité de mon père, j’ai enfin compris que j’avais le droit de ne plus l’aimer comme avant, tout simplement parce que je ne peux pas aimer un mensonge. Ça a mis le temps que ça a mis, et si j’ai pu te le transmettre, j’aurais été utile à quelqu’un, ça me fait vraiment plaisir 🙂

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    • Au fond je sais tout ça, heureusement, c’est ce qui me fait tenir – mais ça fait du bien aussi d’expulser tout le pus qu’on a en soi. Merci pour tes mots ❤

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      • C’est vrai que c’est la meilleure catharsis possible. J’espère que ça t’as vraiment permis de l’expulser complètement de toi. Et si mon mot y contribue, je ne suis que ❤

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  4. C’est impressionnant de sincérité. Tu ne te fais aucun cadeau… Quelque part, n’est-ce pas être « droit dans ses bottes » que d’écrire sans concessions comme tu le fais ? Cet article (avec celui sur la dépression il y a quelques mois) va rester, je le garde avec moi quelque part, quelque chose me dit qu’il me servira.

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  5. Mon père, comme le tien, a été fauché par le cancer il y a presque un an.

    Sans avoir jamais été en rupture complète avec lui, j’ai pourtant cette culpabilité de la distance, des engueulades violentes, des mots tellement durs balancés à la gueule mais qui m’apparaissent, encore aujourd’hui, comme légitimes. J’en ai culpabilisé et j’en culpabilise encore, sûrement pour le reste de ma vie. Et je ne trouve pas ça juste. Parce que, après tout, c’est lui qui m’a forcée à lui dégueuler tout ça à la face. Parce que la manière forte et crue était la seule solution qui m’apparaissait alors pour qu’il écoute, mais surtout pour qu’il entende.

    Pendant ses derniers mois de souffrance, lorsque son étiolement était tel que je ne pouvais plus nier l’issue de sa maladie, je me suis adoucie. J’ai pu lui répéter, chaque jour de sa fin de vie, que je l’aimais.

    Mais si ça n’avait pas suffit ?

    Comme toi, bien qu’évidemment dans une toute autre mesure, je suis terrorisée en pensant que, peut-être et malgré mes « je t’aime », mes insultes et mes paroles mauvaises ont continué à tourner dans sa tête. Que peut-être, à la toute fin, lorsqu’il se débattait en délirant contre la mort qu’il devait sentir arriver, il m’entendait lui asséner toutes ces saloperies.

    Et ça me dévaste.

    Et putain, je donnerais n’importe quoi pour pouvoir lui dire, sans détour, sans voile, sans pudeur, que malgré ses erreurs, sa mauvaise humeur permanente, malgré sa tristesse face à une vie dont il ne voulait pas et dont il nous tenait, ma mère, ma sœur et moi pour responsables, malgré ses gueulantes, ses insultes parfois, malgré sa négativité passive, malgré absolument tout, je l’aimais. Et je sais qu’il a fait de son mieux avec ce qu’il avait comme cartes en mains. Je voudrais lui dire un bon gros « je t’aime » franc, qui ne laisse place à aucun doute. Un bon gros « je t’aime » qu’il puisse croire sans aucune hésitation. Un truc qui je lui dirais avec toute la sincérité et les fibres de mon être et de mon âme, qui le remplirait, qui ne s’effacerait pas.

    Je suis désolée que tu aies eu à vivre ça, Jack. Je suis désolée du chemin qu’il te reste à faire, et peut-être de ton découragement/ta flemme/ton sentiment que non, finalement, ce sera sûrement trop dur. Le monde m’a semblé, et me semble, tellement différent. Ni mieux, ni forcément moins bien, mais pas comme avant. Et tout ça demande des ajustements psychiques longs et pas toujours évidents. Mais, et comme tu le constates sûrement déjà (du moins c’est tout ce que je te souhaite, très sincèrement), on digère tout un peu plus chaque jour, pour peu qu’on arrive à accepter le passé comme immuable.

    Ce commentaire, c’est un peu mon premier pas pour « expulser le pus », finalement
    Alors merci. Pour tes mots, pour ta franchise cinglante. Tu m’as fait du bien.

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