La mort et moi

Je n’ai pas peur de la mort.

Quand je dis ces mots, en général les gens paniquent et entendent « je serais chaude pour mourir là dans les cinq minutes qui suivent, no prob » ou alors « je me prends pour Simba quand il croit pouvoir impressionner les hyènes et qu’il dit qu’il rit à la face du danger ».

Sauf que ce n’est ni l’un ni l’autre. Je n’ai pas envie de mourir (du moins, pas 98% du temps), je n’ai pas hâte de mourir, je ne pense pas que la mort soit une partie de plaisir, je ne me mets pas dans des situations dangereuses juste parce que je m’en contrecarre l’utérus de mettre ma vie en péril. C’est juste que la mort, par définition, ne me fait pas peur. Le fait de mourir, ne me fait pas peur. La souffrance qui peut potentiellement précéder la mort, ça ouais ok, ça me fait peur, sachant que je chiale à chaque fois que je dois aller me faire épiler tellement je hais la douleur, je ne suis pas fan de l’idée d’agoniser dans d’atroces souffrances avant de connaître le repos éternel. Ce qu’il y a après, j’avoue que je m’en balance pas mal aussi, j’ai plutôt tendance à partir du principe qu’on redevient poussière et point barre, quitte à ce qu’on laisse une pincée d’énergie dans le coin pour accompagner les vivants qu’on laisse derrière, pourquoi pas, mais sinon boarf, quand c’est fini c’est fini.

Ça m’a toujours gonflée quand je refusais de faire des choses et qu’on utilisait le coup de « mais t’as pas peur d’avoir des regrets après ta mort ?! » pour tenter de me convaincre. Je ne suis pas certaine de me réveiller dans mon cercueil ou mon urne et de hurler « BON SANG DE BONSOIR J’AURAIS DÛ RENTRER AVEC CE MEC CE SOIR LÀ !!!!!!! ». Les regrets, c’est pour les vivants. Après la mort de quelqu’un, ce sont les vivants qui portent leurs regrets, leurs projections, leurs « et si », et leurs « si seulement ». Je le vois bien depuis que mon père est mort, et ça fait partie des trucs que je lui hurle quand j’ai les boules, que c’est pas juste que ce soit à moi de porter ce poids là, d’encaisser les regrets, les remords, les non-dits, les occasions manquées. Lui il s’en branle, il est bien, libéré de son fardeau, de sa souffrance, de sa conscience. Moi je porte tout ça pour deux. Et je suis furieuse, et ça me met hors de moi, ça me frustre et je passe beaucoup de temps à taper des pieds en geignant parce que c’est pas juuuuuuuuuuuuuuusteeeuuuuuuuh. Mais pour lui, oh, pour lui ça va, je ne m’en fais pas pour ça.

Donc non, je n’ai pas peur des regrets, je n’ai pas peur d’arriver de l’autre côté et de me dire que putain, merde, j’aurais dû aller faire le tour du monde en sac à dos, j’aurais dû moins complexer, mieux m’exprimer, choisir une autre voie, bosser plus, bosser moins, sortir plus, sortir moins, peu importe, on s’en branle. L’autre côté auquel je crois, c’est la dématérialisation la plus totale. Un flux d’énergie ne peut pas ressentir de remords.

Je n’ai aucun mérite, j’ai été élevée comme ça. Notamment par un père qui me répétait depuis mes 4 ans qu’il allait mourir jeune (lorsqu’il est tombé malade, il a lui même admis être étonné d’avoir atteint les soixante ans alors qu’il se voyait mort depuis belle lurette). J’ai vécu dans l’ombre de la mortalité de mon père toute ma vie, il me le rappelait sans cesse, n’arrêtait pas de me mettre en garde, mettait ses dernières volontés à jour et me les faisait signer en trois exemplaires à chaque fois, pour être sûr, on ne sait jamais. La mort fait partie de mon quotidien depuis toujours. On pourrait croire qu’une telle expérience m’aurait préparée à son véritable décès, mais non, rien ne vous y prépare, c’est même pas la peine d’y penser. Rien ne peut préparer à un tel ouragan.

Les promenades avec mon père, c’était souvent dans les cimetières – principalement au Père Lachaise – où je courais entre les tombes à la recherche de pots de fleurs à redresser, de feuilles mortes à nettoyer, de plaque à épousseter. Je passais mon temps à rendre les tombes aussi jolies que possible, à entretenir tout ce que les vivants avaient laissé pour leurs morts, c’était ma grande passion. Ça et les chats errants, sans surprise.

Il m’a fait regarder Le Septième Sceau de Bergman quand j’avais cinq ans. Peut-être moins. J’ai rien bité, évidemment, mais il m’a toujours raconté avec admiration à quel point j’étais restée coite et subjuguée pendant toute la séance. Je n’ai pas dit un mot, j’ai gardé les yeux rivés sur l’écran, et une fois que le générique s’est mis à défiler, je me suis tournée vers lui et j’ai dit « Dis Papou, un jour, tu m’emmèneras voir une Mort ? ». Il s’est empressé de noter cette anecdote, fier comme un pou d’avoir enfanté d’une jeune intello-morbide (alors que je n’étais, en réalité, qu’une enfant fascinée par une image sur un écran). Plus tard, j’ai ajouté « Tu sais Papou, si la Mort vient me chercher, je lui dirai ‘Non, non, ne me tue pas ! Je voudrais jouer avec tes enfants !' »

Il a toujours entretenu cette partie de moi. On était fascinés par les photos de scènes de crimes, de cadavres, de momies. Fascinés par les tueurs en série, aussi, puisqu’il m’en contait les aventures avant d’aller me coucher et je me délectais de chacune de ses anecdotes avec délice. Il dessinait beaucoup de crânes et de squelettes, me parlait de tout ce qu’il pouvait trouver de morbide et de sordide dans ses lectures et ses séances télé ou ciné. Ce n’était qu’un axe de notre relation aussi riche que compliquée, mais il a été celui qui a le plus découlé sur ma propre construction, à en juger par ma passion grandissante pour les films d’horreur qui a commencé, je le rappelle, quand j’avais 3 ans. Sans oublier les douze mille livres sur les tueurs en série qui peuplent ma bibliothèque et mon amour pour les émissions de type Les Enquêtes Impossibles – plus c’est sordide, plus je me régale.

C’est pour ça que j’ai choisi de me faire tatouer une petite faux mignonne sur le bras il y a quelque temps. La mort fait partie de moi. Ça n’a rien de morbide ou de triste, ça n’a rien à voir avec un quelconque désir de mourir ou même d’assister à la mort de quelqu’un (Perséphone m’en préserve, une fois ça m’a suffit merci bien). C’est juste pour me rappeler qu’elle est toujours là, et qu’elle est liée à tout un tas de souvenirs terriblement positifs et poétiques, qu’elle m’inspire chaque jour, qu’elle peut être belle, fascinante, mystique, et surtout, qu’elle laisse toujours place à quelque chose d’autre. Ça peut prendre un peu de temps avant de sortir le joyau du fumier, mais je finis toujours par le trouver, et je ne manque jamais de le chérir. 

Et si j’ai à peu près toujours tenu ce discours sur la mort, et le fait qu’elle ne me fasse pas peur, ce n’est que très récemment que j’ai réalisé à quel point. Il y a quelques mois, je me suis réveillée en pleine nuit malade comme un chien, sans trop savoir ce qui m’arrivait. Je me sentais horriblement faible, j’avais l’impression de partir, de faiblir, de m’éteindre. Très naturellement, j’ai pensé « Ça y est, je suis en train de mourir, je ne sais pas de quoi, mais c’est mon heure, c’est terminé ». Et je me suis sentie paisible. Un peu nerveuse concernant la suite des évènements, l’appréhension de la douleur, du moment où tout s’éteint, mais globalement sereine et à l’aise avec cette expérience à venir, et son inévitabilité. Mon mec dormait à côté de moi, et c’est le seul truc qui m’a chiffonnée – le traumatisme que ce serait pour lui de me retrouver morte à côté de lui au réveil, chose que je ne souhaiterais à personne.

Bon finalement, PLOT TWIST, je suis pas morte hein, mais j’ai été vraiment surprise de constater à quel point cette idée ne m’avait pas tant dérangée que ça, sur le coup. Je suis bien contente d’être vivante, et j’ai encore plein de trucs que j’ai envie de vivre, donc je suis assez pour que ça dure encore un petit temps cette histoire de vie, mais mon rapport à la mort fait partie des choses les plus réconfortantes pour moi.

Elle est là, elle existe, elle est inévitable et nécessaire, et finalement, c’est à peu près la seule certitude que je puisse avoir dans la vie aujourd’hui. Le reste est modulable. Le reste est imprévisible. La mort, elle, sera toujours là pour nous, à la fin. Y en a que cette pensée terrorise, moi elle m’apaise. Chacun ses ancrages.

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Les 10 vraies étapes du deuil

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Depuis la mort de mon père, j’ai lu un paquet de trucs sur le deuil. J’en ai parlé avec ma psy, ma mère, mes amis, des inconnus, mon ours en peluche, le néant et même mon père lui-même. Du coup, le deuil, je connais bien maintenant. Je connais toutes les étapes, même si je pense ne pas encore les avoir toutes traversées, et je sais ce que ça fait de se porter ça sur le dos au quotidien.

Je sais ce que ça fait d’avoir mal, d’être heureuse, puis de pleurer, puis de sourire, puis de culpabiliser, d’avoir envie d’en parler, puis plus jamais, puis à tout le monde, encore et encore, pour en extraire tout le pus. Je sais ce que c’est de lutter contre, puis d’appeler la douleur, avant de la rejeter encore, et de la regretter à nouveau.

J’ai tout bien retourné, tout analysé, tout décortiqué, et j’ai trouvé les 10 vraies étapes du deuil – les voici donc en exclusivité mondiale.

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Montée de sève

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© Polly Nor

J’ai récemment appris que, comme les arbres, certaines personnes ne survivaient pas toujours à la montée de sève qui accompagne le printemps. La renaissance, le renouveau, le changement de climat et d’ambiance, tout est trop brutal et ajoute une pression supplémentaire qui pousse à culpabiliser dix fois plus si on est pas heureux. C’est pour ça que le taux de suicide est plus élevé au printemps qu’à l’approche des fêtes, comme on pourrait le croire, par déduction logique.

Chaque année, je ressens cette montée de sève, et chaque année, elle se fait avec douceur et chaleur, je la sens se propager petit à petit dans mes veines, au rythme des températures. Ça fluctue, ça accélère d’un coup, puis ça ralentit, le temps que je m’y habitue, jusqu’à ce que ça finisse par se stabiliser et que mon humeur en fasse de même. Cette année, c’est différent.

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