« Mais tu passes ta vie au lit ou quoi ? »

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© Malcolm T. Liepke

Celles et ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux ont au moins deux certitudes à mon sujet :

  1. J’ai un chat,
  2. Je passe beaucoup de temps dans/sur mon lit.

Il ne suffit pas de me suivre depuis longtemps pour en arriver rapidement à ces deux conclusions. Régulièrement, on me fait des petites vannes à base de métaphores animales (marmotte, loir, paresseux et autres dormeurs notoires) et on me demande si je vis dans mon lit, parce que la majorité des photos et autres snaps que je poste ont effectivement mon pieu comme décor principal.

La vérité, c’est que oui, je passe beaucoup de temps au lit. Beaucoup trop. Mon lit, je le retrouve pour dormir (jusqu’à midi et souvent deux heures de plus l’après-midi), pour travailler (mon bureau ne me convient pas, je ne suis jamais assez bien installée nulle part), pour regarder les dizaines de séries que je suis assidûment (souvent sans trop savoir pourquoi je les regarde encore), pour écrire, réfléchir, ressasser, pleurer, et surtout, pour éviter le reste.

C’est ma planque, ma cachette (j’ai écrit « chatte » au lieu de cachette, déformation professionnelle), ma caverne. Quand je suis dans mon lit, rien ne peut m’arriver, pas même le quotidien. Les jours passent et se ressemblent et toute ma semaine a des allures de dimanche. C’est une torture de m’en extraire et d’affronter le reste, de prendre conscience de mes responsabilités, de mon corps mobile et vivant, abîmé par des soucis de santé qui m’angoissent mais dont je peine à m’occuper parce que le verdict me fait trop peur.

Quand je sors de mon lit, je suis à poil. Même dans mon jogging informe et mon t-shirt délavé, je suis à poil. Je suis sale, je sens mauvais, j’ai les cheveux emmêlés, la peau terne, je suis laide et repoussante et je ne veux pas que le monde puisse me voir. Alors je reste au lit, parce que sous ma couette je ne vois pas mes membres imparfaits, je ne vois pas d’avenir, je ne vois pas de lendemain. Tant que je dors, tant que je me lave le cerveau avec des histoires qui défilent sur mes écrans, je ne vis pas moi-même et je ne risque rien.

Dans mon lit je ne vis qu’une partie de mes échecs, et je peux en éviter la majorité.

La dernière fois que j’ai vu mon psy, avant qu’il parte à la retraite, il m’a laissée sur un dernier verdict : « Vous souffrez d’une forme sévère d’évitement phobique ». C’était il y a presque un an, et depuis cette phrase résonne dans ma tête comme une excuse au reste. « C’est pas ma faute, je suis malade, je suis dépressive, et je souffre d’évitement phobique, c’est marqué sur mon étiquette, j’y peux rien ». Je ne peux pas changer mes ingrédients, parce que ça demande des efforts et du travail et que je n’ai plus l’énergie de rien. Je n’aime plus grand chose, depuis quelque temps. À part des gens, bien sûr, et c’est déjà énorme.

Mais le constat est assez triste – je n’aime plus grand chose, à part mon lit. J’aime dormir, me coucher, me lover dans mes draps, avec mon chat, mon ours en peluche (celui que mon père m’a offert quand j’avais 3 ans et qui, depuis sa mort, est devenu ma bouée de secours quand je dois me coucher seule et que j’ai la trouille d’éteindre la lumière et de laisser la journée s’achever). Je me laisse bercer par les histoires des autres et je laisse mes jours défiler sans chercher à les arrêter. Quand j’arrive à me lever et à faire une sortie et deux ou trois corvées ménagères, j’ai l’impression d’avoir surpassé toutes mes attentes et j’attends ma fanfare – mais l’attente est longue et épuisante, alors en attendant je retourne me coucher.

Je ne vis pas dans mon lit, je vis pour mon lit. Pour le sommeil, pour l’oubli, pour les pauses et l’arrêt de tout, pour ne plus penser, pour ne plus ressentir, pour ne plus pleurer et ne plus souffrir.

Chaque jour je me fais des promesses, j’en fais à mon mec qui ne comprend pas, j’en fais à ma mère qui comprend un peu mieux mais qui aimerait tellement que ça cesse. Je promets d’aller mieux, je promets de me bouger, de me lancer, de travailler, de faire toutes ces corvées administratives qui m’attendent, de conquérir le monde, d’aller chercher de l’argent, même si je ne sais pas encore où creuser. Chaque soir, je me prends le visage entre les mains et je me dis que cette fois c’est la bonne. Je mets un réveil, pas trop tôt, pour y aller progressivement, et je jure que je sortirai du lit dès que la sonnerie retentira et que j’irai prendre mon café à mon bureau ou sur mon canapé au lieu de retourner le boire sous ma couette.

Chaque matin, j’éteins mon réveil et je me rendors. Je le laisse sonner toutes les neuf minutes et je l’éteins à nouveau, pendant une heure, deux heures. Je finis par accepter d’ouvrir les yeux et j’attrape mon téléphone pour faire dix fois le tour des réseaux sociaux en attendant d’avoir le courage de sortir du lit et de ressentir à nouveau toute mon immondice s’éveiller avec moi. Et une fois que je suis sortie, la haine et le dégout reprennent le dessus et à nouveau, je me déteste.

J’évite les miroirs comme j’évite le reste de ma vie et je fuis le plus longtemps possible, jusqu’à ce que ma crasse devienne insupportable et que je me sente forcée de me jeter sous une douche trop chaude et trop longue. J’en sors toujours en pensant me sentir mieux, et quand je me regarde à nouveau dans le miroir pour m’hydrater et me maquiller, j’ai envie de cracher sur mon reflet tant il me répugne – même propre je me trouve sale, souillée, abimée.

Très vite, la fatigue reprend le dessus, et je passe le reste de ma journée à peser le pour et le contre entre la productivité et l’appel de la sieste. Je finis presque toujours par céder, convaincue que je ne pourrai de toute façon rien faire de productif en étant aussi fatiguée, c’est bête, il suffirait d’une petite sieste et tout irait bien mieux après. Alors je retourne me coucher, je mets un réveil, et quand il sonne j’appuie de nouveau sur snooze et je le laisse sonner toutes les neuf minutes jusqu’à ce que je ne supporte plus les palpitations et le bruxisme qui m’épuisent dix fois plus. De nouveau, j’attrape mon téléphone et de nouveau, je fais le tour des réseaux sociaux, et quand j’ai enfin la force de sortir du lit, le soleil se couche et je me promets de m’y mettre le lendemain, pour de bon cette fois, ce sera la bonne, promis.

Je ne trouve pas de répit parce que je ne vois que de la laideur et de l’échec partout. Chez moi je baigne dans mes manquements, et dehors tout le monde me dévisage et lit la défaite dans mes yeux, c’est sûr, et ils voient bien que je suis immonde et inutile, j’en suis certaine, parce que c’est impossible de l’ignorer.

Je refuse les sorties parce que je refuse de répondre aux « Quoi de neuf ? » et autres « Qu’est-ce que tu deviens ? ». On m’engueule quand je réponds « Pas grand chose » parce que c’est pas vrai, je fais des choses, des choses bien même, et puis j’ai quelques trucs sur le feu, hein ? Mais je vois bien dans le regard des autres que je n’ai pas grand chose à apporter et que je ne projette que de la laideur partout où je fous les pieds.

Évidemment que la partie rationnelle de mon cerveau parvient à voir à travers toutes ces pensées et ces projections, évidemment que je sais que ce n’est pas vrai, évidemment que ma vie n’est pas si nulle et que moi non plus, d’ailleurs, et que je fais aussi des trucs chouettes. Mais 80% du temps, je suis seule avec mes pensées et mes voix qui me répètent que je suis la dernière des merdes et que ma vie ne va nulle part et que bon, bah, à quoi bon, après tout ? Tout le monde se porterait mieux si je n’étais pas là.

On voit bien que mon ego se met en travers de mon chemin même quand il s’agit de me tirer vers le bas, et que je donne tellement d’importance à mes états d’âme qu’ils s’attirent toute l’attention dans mon imaginaire alors que je ne suis qu’un être au milieu de milliards d’autres qui ont autre chose à foutre que de décrypter le moindre de mes traits et de mes faits et gestes. Mais j’ai été seule avec moi-même si longtemps que je ne suis toujours pas habituée à vivre avec les autres et à sortir de mon nombril suffisamment longtemps pour me laisser vivre.

J’ai créé une immense pellicule visqueuse qui recouvre tout mon corps et m’empêche de bouger, de respirer, de penser librement. Je suis prisonnière de mes propres névroses et j’attends toujours qu’une main descende du ciel et me ramasse en m’offrant tout ce dont j’ai toujours rêvé et en réglant tous mes problèmes – mais ça ne peut venir que de moi et je n’arrive toujours pas à digérer ma colère face à ce constat. Je ne veux pas de cette responsabilité parce que je refuse de m’occuper de moi, en ce moment. Je refuse de me bouger le cul, de le botter, de le secouer, et de m’en sortir les doigts. Je veux que mon cul continue à fondre sur mon matelas, qu’il s’y enfonce et emporte mon corps tout entier, je veux disparaître et ne faire qu’un avec mon lit.

Parce que je n’ai pas la force de me battre et que je n’arrive plus à trouver les ressources nécessaires pour reprendre les armes, me relever, encore une fois, et repartir au combat. J’ai envie d’une pause, mais je n’en ai pas besoin. J’ai besoin de vivre, de réussir, d’avancer, de célébrer, d’être satisfaite de mon quotidien mais j’ai envie de hurler quand je pense ne serait-ce qu’à mettre un pied dehors, à parler à quelqu’un, faire la fête, voir des amis, faire des sorties, j’ai envie de hurler, de vomir, de me rouler en boule et de retourner au lit.

Ce n’est pas la première fois, sûrement pas la dernière, et je suis fatiguée, fatiguée d’être fatiguée, épuisée par les efforts que ça me demande d’éviter et d’affronter en même temps, et je voudrais juste qu’on me foute la paix. Mais qu’on ne me laisse surtout pas toute seule. Je n’arrive pas à faire les bons choix, je les vois, je les connais, je les comprends, mais je n’y arrive pas.

Alors en attendant, j’évite, jusqu’à ce que j’arrive à redonner un coup de collier pour repartir, et ainsi de suite, jusqu’à épuisement.

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53 réflexions sur “« Mais tu passes ta vie au lit ou quoi ? »

  1. Salut Jack,

    Mon dieu mon dieu… A chaque fois que je te lis ces derniers temps, je me dis « ah bein dis donc, je suis pas la seule… » Entre le deuil du père, le tarot et l’amour de la couette… Je me retrouve tellement dans ce que tu dis. Les angoisses, le stress, l’impression de nullité, les hauts et les bas… Cette impression d’avoir le cerveau qui est passé au shaker pour le moindre évènement. La difficulté même d’appeler un psy parceque « boah, un bon psy? c’est dur a trouver non? » Ou même l’envie de le faire « demain! promis! » et reporter encore…. Je reporte depuis des semaines et des semaines. Je suis en mode zombie, coupée de mes émotions. Et puis j’entends une chanson a la radio et je ris! Ou je pleure. Cet état est épuisant je le sais. C’est mon cerveau qui me mets a mal , je le sais. Quand est ce que je vais arreter de le faire? Bientôt… Est ce que ça peut s’arranger? Surement… mais quand? Y a quelques années maintenant, je t’ai envoyé un petit message. Pour te dire que tu étais super Jack. Que tu ne le sais pas encore, ou tu en doutes parfois, mais tu es quelqu’un de chouette. Ca passera, ça ne peut que passer… Un jour, j’en suis sûre… ❤

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  2. C’est si compliqué d’expliquer la dépression. J’ai envie mais j’ai pas envie ; voilààà débrouille toi avec ça. Si je ne suis pas capable d’expliquer pourquoi je suis engluée dans l’inaction malgré tout (malgré l’envie de produire mille choses et la sensation de gâchis, malgré le besoin de vivre autre chose, malgré les opportunités)… alors l’expliquer aux autres, c’est perdu d’avance. Les gens ont besoin d’empathie, ils ont besoin de s’imaginer à notre place pour valider un comportement. Tout le monde est passé par une petite déprime, alors il se projettent dans une situation dans laquelle ils seraient capables, eux, de ne pas passer leurs journées au lit.
    La chose qui me fait me lever le matin, c’est l’obligation (je dois aller bosser). Quand je ne travaillais pas, je dormais toute la journée, et quand on me demandait de sortir de chez moi, j’avais l’impression de ne pas avoir le temps tant cela me demandait un effort (alors que du temps -gâché- je n’avais que ça).
    Je ne prends pas l’initiative de sortir de chez moi, et quand on m’invite je me demande toute la journée si je vais y aller, je commence à me préparer, je me mets très en retard, puis j’abandonne. Je me persuade que je suis mieux chez moi, alors que je m’y sens juste en sécurité comparé à ce qui dehors pourrait me lasser, me rendre encore plus mal et me donner envie de rentrer chez moi, ou pire m’angoisser. C’est évidemment pareil pour toutes les autres actions quotidiennes: il y a une barrière indéfinissable qui empêche de passer à l’acte. Et de vivre normalement.
    Et en effet, à partir du moment où l’on se sait malade, car l’on souffre de cette situation, il est facile d’être fataliste et de se dire ce n’est pas ma faute c’est pathologique (ou alors est ce que je suis simplement une incapable qui a la flemme ?).
    Bref, je ne sais pas pourquoi ça m’a amené à raconter ma vie en commentaire, mais merci pour cet article.

    PS : la référence à Oblomov dans l’url = ❤

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  3. Salut Jack ! J’ai vu sur ton tumblr que tu as trouvé une super puy suite à ce post. Alors j’espère qu’en amour tu peux partager… Car elle semble être la personne que je recherche désespérément, avec qui je pourrais essayer de sortir la tête de l’eau. Donc si tu es d’accord pour me transmettre ses coordonnées (je croise les doigts j’avoue), je serais vraiment très, très reconnaissante. j’imagine que mon adresse mail t’est accessible grâce à ce commentaire ? Je ne savais pas trop comment te contacter…
    Merci, et beau chemin.

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  4. J’ai atteint une phase que je n’avais jms connue : j’ai saccagé mon appartement hier soir, j’ai brisé des barrières psychologiques pour pleurer et hurler ma détresse et les mots clairs me sont apparus… Tout est sale, bordélique dans mon 15m2 sauf mon lit qui est mon seul refuge, je n’ai pas d’autre lieu où me protéger… Et je suis incapable de fournir un moindre effort, mis à part prendre mes médicaments… Manger ? Pas grave…
    J’ai juste compris que là, présentement j’ai besoin de qqn pour m’aider, je me sens abandonnée par mon copain qui est de plus en plus effrayé par mon état et qui se sent inutile.
    Je reste seule, nue, avec des gribouillis sur le corps, sur mon lit, en attendant… Une amie va venir m’aider mais dans 5h.

    Puis je te lis.

    Merci pour nous.

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  5. Salut Jack!

    J’ai eu l’occasion de lire quelques-uns de tes articles dernièrement, et même si on se connaît pas, je voulais juste te souhaiter plein de courage pour traverser cette période difficile. Je t’envoie plein de bonnes ondes par-delà l’Atlantique. Ca va aller mieux. C’est difficile à croire en ce moment, mais ça va aller mieux, c’est sûr. ❤

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