En 2006, Lindsay montrait sa chatte et j’étais une connasse

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En janvier 2006, j’avais 18 ans. J’étais en route vers ma dernière année en « teen », à l’âge où toute personne au parcours à peu près normal se dirige vers la fac et sa vocation (quitte à effectuer quelques recalibrages en cours de route, mais toujours avec un pied dans un établissement scolaire). Sauf que moi, à 18 ans, j’étais au plus bas de ma dépression, je vivais en jogging et en t-shirt XXXL et je passais littéralement mes journées entières sur internet pendant que ma mère était au boulot.

Quand elle rentrait, je m’empressais de me donner l’air à peu près habillé et de faire la vaisselle pour qu’elle pense que j’avais eu une journée productive, et je lui parlais de toutes les annonces de boulot auxquelles j’avais postulé ohlala, tellement, c’est sûr cette fois je vais avoir au moins une réponse positive. Ça, c’était dans mes meilleurs jours. Dans les pires, elle me retrouvait aussi sale qu’au réveil, voire un peu plus, avec de la vaisselle jusqu’au plafond, et les yeux cernés et rougis par l’écran d’ordinateur.

C’est dans cet état physique et mental que j’ai créé un de mes premiers blogs qui ne soit pas dédié à mes étalages de vie privée : un blog de potins. Oui, madame. Oui, monsieur. Mieux encore : un SKYBLOG de potins. Il existe toujours et non, je ne vous en donnerai jamais ni le nom ni le lien parce que j’ai une réputation à préserver, merci bien, mais il existe, et je l’ai relu en entier il y a quelques mois.

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Un exemple des choses super bienveillantes que je pouvais dire (sachant que j’ai aucune courbe généreuse ni appétissante, que je suis une « brindille » – avec du cul – et que j’ai de la cellulite, donc bon, j’aurais mieux fait de fermer ma grande gueule.)

En 2006, on était en plein dans une ère faite de nip slips, de sorties de voiture avec la chatte à l’air, de Troubles du Comportement Alimentaire moqués et décortiqués, de carrières qui partaient en couille (Britney, Lindsay, Paris, Tara et compagnie) – bref, c’était la fête tous les jours sur les blogs spécialisés tels que Egotastic, Perez Hilton, Dlisted et compagnie. Les commentaires qui accompagnaient chaque photo étaient toujours immondes, insultants, vicieux, et d’une méchanceté gratuite rarement égalée – mais c’était ce que le public attendait. On jouissait de voir ces énormes stars se faire démolir violemment et se voir affubler d’autres qualificatifs que « sublime », « parfaite », « talentueuse », « richissime » et autres qualités qu’on leur enviait.

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D’un coup, elles n’était plus inatteignables, et mieux encore : elles étaient plus bas que nous. On valait mieux que nos anciennes idoles. Et pour une meuf dépressive qui s’empêchait de manger de peur de vomir, qui regardait des dessins-animés en se gavant de bonbons (avant de flipper parce que OHLALA NAUSÉE) avant de dormir parce qu’elle n’arrivait pas à éteindre la lumière sans faire de crise d’angoisse et qui n’avait aucune perspective d’avenir, ben c’était le pied.

Au lieu de souffrir en regardant défiler sous mes yeux des vies meilleures que la mienne, je ne voyais que des anciens dieux dégringoler de l’Olympe et atterrir sur leur cul avant d’être moqués par tous les mortels. Du coup, je me suis ralliée à la foule, j’ai attrapé une poignée de cailloux et moi aussi j’ai commencé en jeter à tout va, à rire comme une hyène, à décortiquer chaque cliché, chaque tenue, chaque coiffure et chaque évolution de carrière pour y trouver le moindre défaut. Pour prouver au monde que ces gens n’étaient que des impostures et qu’ils n’avaient rien d’enviable.

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Parce que je me détestais moi-même, il me fallait quelqu’un de plus détestable encore sur qui déverser toute ma haine pour ne pas tout me prendre de plein fouet. Je fat-shamais, slut-shamais, body-shamais à tout va. Je rendais chacune de des célébrités responsable de son image, de son mal-être, et je les dénigrais, je les méprisais d’être tombées si bas, d’être visiblement instables et malheureuses. C’était la pire des trahisons : elles étaient censées représenter la perfection et se comportaient comme… comme… ben comme des gens de ma trempe.

Des gens pas à l’aise avec leur corps, des gens malheureux, des gens flippés, anxieux, angoissés, qui noyaient leur malheur dans des substances diverses et autres mouvements religieux, comme moi je le faisais avec les blogs potins. Sauf qu’eux avaient la chance de voir tout leur mal-être placardé sur des unes de magazines aux quatre coins de la planète et sur des milliers de sites.

Aujourd’hui quand je relis ce blog, j’ai du mal à me reconnaître. Mais ça me permet aussi de redescendre un peu de mon petit nuage et de constater le chemin parcouru. C’est ce qui me rend (parfois) plus tolérante à l’égard des gens qui tiennent encore des propos blessants comme ceux-là. Je ne suis pas née avec la science infuse du féminisme et de l’humanisme et de toutes ces belles choses (j’en ai déjà parlé). J’ai été moi-même extrêmement problématique. Et j’y ai pris un plaisir immense.

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Je traitais les meufs de putes, de trainées, de salopes. Je riais quand elles se défendaient de tout ce dont on les accusait et quand elles pleuraient parce qu’elles n’en pouvaient plus d’être insultées parce que je ne croyais pas une seule seconde que des êtres humains entiers pouvaient se cacher derrière ces nip-slips et autres sex tapes.

Aujourd’hui encore je suis des comptes Twitter comme partylikeits07 pour me replonger dans cette époque (avec un peu moins de méchanceté, tout de même) – mais elle me paraît si lointaine. Et ça me rassure quand je vois qu’il m’arrive encore d’avoir des pensées néfastes et d’être capable de les identifier, parce que je ne me suis pas perdue en route et que j’ai encore du chemin. Il m’arrive toujours d’être une connasse, mais au moins maintenant j’évite d’en faire un Skyblog (pour info, PERSONNE ne lisait ce blog, à part ma meilleure amie de l’époque, et encore, quand je lui demandais de le faire).

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Je garde ce blog comme une sorte de garde-fou, pour me rappeler d’où je viens, ce que j’ai trouvé normal et naturel de penser, ce que j’ai fait subir à d’autres femmes quand je gloussais en terrasse avec mes copines pour me moquer de toutes les meufs qui passaient (oui, mes cibles principales étaient les meufs hein, les mecs c’était quand ils faisaient quelque chose de vraiment extrême, et encore).

C’était il y a dix ans, preuve que bon, chacun sa route, chacun son chemin, passe le message à ton voisin, tout ça quoi. Et aujourd’hui, il faut encore que je me batte régulièrement pour ne pas avoir le réflexe d’ouvrir grand la bouche quand je constate que machine a grossi ou que bidule a les seins qui tombent et que ohlala, truc a pris un coup de vieux, hein, putain. Mais bon, au moins je suis loin du niveau auquel j’étais en 2006, et ça c’est déjà une très bonne nouvelle.

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5 réflexions sur “En 2006, Lindsay montrait sa chatte et j’étais une connasse

  1. Chouette article. 🙂

    Par contre il y a une phrase qui chiffonne: « à l’âge où toute personne au parcours à peu près normal se dirige vers la fac ». bah non en fait. Les études supérieurs c’est pas donné à tout le monde, faut pas l’oublier. Donc je trouve pas ça très safe comme tournure de phrase. Genre si tu va pas à la fac t’es pas normale ?

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    • D’une je parlais de parcours normal et non pas de personne normale, parce que traditionnellement c’est vers ça qu’on nous aiguille, que ça marche ou non, et de deux, je précise quand même que moi je n’ai pas suivi ce parcours là, justement. Et ça fait des années que je parle de ça justement pour montrer qu’on peut avoir un parcours qui dévie du système et s’en sortir tout aussi bien, voire mieux. Je suis désolée de t’avoir chiffonnée, alors que l’intention était justement de prouver une fois de plus qu’on peut venir d’un autre parcours et s’en tirer à merveille.

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      • Je me doute bien que ton intentions n’était de stigmatiser les personne qui ne vont pas à la fac (d’autant que comme tu le dis tu n’a suivi ce parcours). Je crois que ce qui peut prêter à confusion dans ta phrase c’est qu’on ne sait pas trop si tu parle en ton nom ou si tu parle de l’attente de la société.
        Enfin c’est moi qui doit comprendre la phrase comme ça (même si je le répète j’avais bien compris que ce n’est pas le message que tu veux faire passer)

        Quoiqu’il en soit c’est courageux de parler de tes erreurs du passé. On a tous dit des conneries plus grosse que nous à un moment ou un autre et c’est pas tout les jours facile d’assumer (je pense à moi à 14 piges qui sous couvert de « féminisme » méprisait tout ce qui était féminin et donc futile et niais, le tout dans une joyeuse ambiance de slut shaming.

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